
Si plus de la moitié des activités du groupe Thales concernent l’armement, une grande partie des activités « civiles » de l’entreprise n’en sont pas moins dédiées à une continuation de la guerre sous d’autres formes. Derrière le business de la sécurité, celui qui promet à ses clients un monde « plus sûr » commercialise en réalité tout un arsenal dédié à la surveillance, au fichage, à la répression et au contrôle. Des frontières aux camps, des prisons aux centres de rétention, des quartiers défavorisés aux « safe cities » qui ne garantissent la sécurité que des élites, c’est bien souvent sous l’œil de Thales que sont menées les logiques de guerre contre les peuples.
Contrôler la ville, contrôler nos vies
La section « sécurité » du site internet de Thales est parsemée d’images de salles de contrôle dans lesquelles des personnes en uniforme font face à des écrans géants interconnectés sur lesquels défilent un nombre incalculable de données simultanées, fantasme d’un ordre sécuritaire où des opérateurs omniscients seraient capables d’anticiper et de désamorcer toute « menace » à l’ordre public.
Dès les années 2000, le groupe a été un des pionniers de ce qu’on appelle aujourd’hui la « surveillance algorithmique ». Pour « sécuriser les transports publics », Thales signe en 2004 avec la RATP un contrat visant à équiper le réseau de bus de 5500 caméras. La « détection des comportements suspects » était déjà au programme. En 2018, Thales remporte un appel d’offres d’une durée de 20 ans pour vidéofliquer les futures lignes 15, 16 et 17 du Grand Paris Express (159 rames à équiper).
Dans le sillage de son expertise déployée dans les transports publics, Thales s’est incrusté dans de nombreux programmes de recherche dans le domaine de la surveillance, comme en 2013 au sein du projet « CAnADA » (Comportement anormaux, analyse, détection, alerte »), aux côtés de la préfecture de police de Paris, visant à détecter des « menaces » au moyen de logiciels de capture et d’analyse biométrique des visages, des corps ou des foules.
Thales propose désormais dans son portfolio de produits le concept de « Smart Digital Platform » (SDP). Il s’agit d’un système qui collecte et analyse différents types de données à partir de milliers de sources : caméras, capteurs, appareils connectés, réseaux sociaux, données open source… Avec la SDP, « Les municipalités disposent d’un tableau de bord centralisé affichant en temps réel les données des infrastructures urbaines. Grâce à l’IA et au Big Data, elles visualisent le trafic, la consommation énergétique et la qualité de l’air. » Mais l’IA analyse aussi en temps réel les flux vidéo pour « détecter des comportements suspects, comme l’abandon de colis ou les attroupements anormaux. Ces alertes permettent une intervention rapide tout en garantissant le respect de la vie privée grâce à l’anonymisation des données. » Nous voila rassurés.
Thales a déjà équipé plusieurs villes françaises en « solutions Safe City », comme Strasbourg, Marseille, Reims et Nice. la plateforme SPD a ensuite été utilisée pour « sécuriser » les Jeux Olympiques de Paris en 2024, sur fond de débats sur la vidéosurveillance algorithmique et la possibilité de prolonger son usage de façon illimitée.
Avant de déployer ces outils en France, Thales avait déjà eu l’occasion d’expérimenter son concept de Safe City 10 ans auparavant dans la ville de Mexico : le projet s’est révélé être un gouffre financier, liberticide et inefficace. Cela n’a pas empêché Thales de continuer de commercialiser le concept, en quelque sorte « combat proven », en surfant sur le « sentiment d’insécurité » présumé des citadins européens.
Le futur voulu par Thales, c’est une ville et des vies gérées numériquement depuis une salle de contrôle, dans laquelle nous serons tous identifiés, où tous nos déplacements et toutes nos démarches seront « facilités », c’est-à-dire contrôlés et suivis par des machines.
Concrètement, l’utilisation généralisée de l’IA associée aux systèmes de vidéosurveillance déployés dans l’espace public pour détecter les comportements « suspects » ou « anormaux » finit inévitablement par criminaliser les plus marginalisé·es et cibler des personnes innocentes, amplifiant et automatisant les discriminations dont se rendent déjà coupables les forces de l’ordre.
Identité numérique & biométrie à tous les étages
Dans le portfolio d’activités « civiles » de Thales, on retrouve également la création de pièces d’identité, en particulier de cartes à puces biométriques. Une activité à première vue anodine, mais qui contribue en réalité au contrôle des populations et des flux, en attribuant à chaque individu un document obligatoire contenant un grand nombre d’informations d’identification.
Dans les années 2000 Thales a été choisi pour produire des cartes d’identité à puces en Chine puis au Maroc. « Le système identitaire qui sera appliqué au Maroc sera à base de cartes à puces sans contact et comportera des données d’état civil ainsi que des données biométriques », une première mondiale à l’époque. « Un système qui répond aux dernières exigences de sécurité en matière de documents de voyage et de contrôle des flux migratoires », commente Aujourd’hui le Maroc.
Depuis, les pièces d’identité biométriques se sont généralisées. Sur son site internet, Thales affirme fournir « un tiers des documents d’identité sécurisés émis chaque année dans le monde ». « À l’ère du numérique, l’identité ne se résume plus à un simple justificatif : elle est devenue la clé d’un accès fluide et sécurisé aux services essentiels », à condition d’accepter le fichage de nos données biométriques, empreintes digitales et reconnaissance faciale comprises. « En quelques secondes, un citoyen peut enregistrer son identité grâce à ses empreintes digitales ou à son visage. Il peut ensuite conserver ses documents officiels directement sur son smartphone et les utiliser en ligne ou en personne, en toute sécurité. »
En nous promettant la facilité et la fluidité digne d’un film de science fiction, c’est en réalité vers une dystopie que nous entraîne Thales : un système qui permet aux entreprises privées et aux États-clients de suivre les déplacements de chacun, d’autoriser les forces de police à exploiter certaines données, mais aussi de mieux criminaliser celles et ceux qui ne portent pas les bons papiers. C’est le déploiement d’une frontière sans fin pour les étranger·es présumé·es et les personnes racisées dans l’espace public.
Thales alimente la technopolice
Une fois nos vies intégralement prises en charge numériquement par Thales, il lui est d’autant plus facile de fournir ces informations aux forces de police pour les aider à réprimer tous ceux qui dévient de l’ordre – qu’il s’agisse de l’ordre légal, politique, moral, racial…
L’un des gros contrats entre l’entreprise et l’appareil sécuritaire français remonte au début des années 2010, lorsque Thales remporte un appel d’offres pour construire une nouvelle centrale d’écoutes, la Plate-forme nationale d’interceptions judiciaires (PNIJ). Le contrat initial portait sur 17 millions €, le chantier en coûtera près de 100 millions. Thales en est toujours l’opérateur. Le ministère de la Justice indiquait en aout 2025 que « la PNIJ est utilisée par près de 59 000 magistrats et enquêteurs. Elle traite en moyenne plus de 9 000 interceptions simultanées et intercepte 602 000 communications ou 579 000 SMS par semaine. » Depuis 2019, la PNIJ est configurée pour traiter les écoutes électroniques de messages chiffrés (WhatsApp, Signal et Telegram).
Avec l’acquisition de Gemalto en 2019, Thales a renforcé sa position de leader des technologies d’identification biométrique, à commencer par la reconnaissance faciale. En 2020, Thales présente sa nouvelle « solution » de biométrie : la Face Recognition Platform (FRP).
« Son algorithme […] assure l’efficacité et la précision de la détection, du suivi et de la reconnaissance des visages. La FRP peut traiter des vidéos en direct ou en différé pour identifier des personnes de manière discrète, sans l’intervention d’un agent. » Le dispositif FRP Watch « est spécialement conçu pour améliorer l’efficacité des opérations de sécurité, en identifiant les « personnes d’intérêt » dans les séquences vidéo en temps réel en provenance d’un système de vidéogestion. » Il « traite des centaines de caméras en simultané » et « obtient des alertes en moins d’une seconde ».
Également issu de l’acquisition de Gemalto, le système CABIS (Cogent Automated Biometric Identification Systems), « est conçu pour répondre aux besoins d’identification des forces de police, des organismes chargés de l’application de la loi, des divisions médico-légales et des services d’enquête. […] sa technologie alimentée par l’IA offre une correspondance multibiométrique ultra-précise et ultra-rapide entre les empreintes digitales, les empreintes palmaires, les visages et les iris. » Selon Thales, ses produits CABIS sont déployés dans plus de 90 institutions répressives dans le monde, notamment aux États-Unis, qui ont acquis le système en 2018.
Si ces diverses technologies de contrôle n’étaient pas suffisamment inquiétantes lorsqu’elles sont utilisées dans nos pays prétendument démocratiques, il suffit de regarder l’usage qui en est fait ailleurs : en 2021, Disclose accuse une filiale de Thales, Ercom-Suneris, d’avoir vendu un système de surveillance de masse à la dictature d’Abdel Fattah Al-Sissi avec la bénédiction de l’État français. « Opposants politiques, journalistes, responsables d’ONG, homosexuels, grévistes… Depuis cinq ans, tous ceux qui ne pensent pas ou ne vivent pas selon les préceptes du régime militaire risquent la prison – près de 65 000 opposants croupiraient dans les geôles du régime, tandis que 3 000 autres auraient « disparu » après leur interpellation ». L’enquête de Disclose revient en détail sur le cas d’Ahmed Alaa, traqué, arrêté et incarcéré en 2017 pour avoir brandi un drapeau LGBT lors d’un concert. Thales a beau se présenter comme une entreprise « inclusive », ses technologies sont déployées pour criminaliser et réprimer les minorités.
Contrôler les frontières, traquer les exilé·es
Outre l’arsenal utilisé pour contrôler les populations à l’intérieur des frontières des États, Thales contribue aussi à la guerre menée aux exilé·es et à la criminalisation des migrations en « sécurisant » les frontières et les camps partout dans le monde.
Parmi les clients de Thales, on retrouve Frontex, l’agence de contrôle et de surveillance aux frontières extérieures terrestres, maritimes et aériennes de l’Union Européenne. Le budget de cette agence, responsable de la traque et des refoulements illégaux de migrant·es de plus en plus meurtriers, a été multiplié par 150 depuis sa création : il est passé de 6 millions d’euros pour sa première année en 2005, à 922 millions en 2024.
Dans un rapport publié en 2019 sur le « business de l’édification de murs », l’ONG Transnational Institute pointe Thales comme l’un des principaux fournisseurs de l’agence. Selon ce rapport, Thales « produit des systèmes de radars et de capteurs utilisés par de nombreux navires de la sécurité des frontières », notamment utilisés par des navires néerlandais et portugais déployés dans les opérations de Frontex. Thales contribue également à la surveillance maritime par drones, et « travaille actuellement à développer une infrastructure de surveillance des frontières pour Eurosur [mécanisme européen qui permet aux pays de l’espace Schengen et à l’agence Frontex de multiplier les échanges d’informations] qui permette de suivre et contrôler les réfugiés avant qu’ils atteignent l’Europe à l’aide d’applications pour Smartphone ».
Selon le collectif Calais Research, Thales fait partie d’une liste d’une quarantaine d’entreprises qui profitent du verrouillage de la frontière franco-britannique en contribuant à bunkeriser le port de Calais.
Aux côtés de marchands de barbelés, de clôtures ou de structures en béton armé, Thales a équipé le port de portes tournantes, de lecteurs de badges, de caméras nocturnes. Le groupe a également vendu à la société Eurotunnel son sas de reconnaissance faciale Parafe pour scanner les passagers et lui aurait également fourni deux de ses drones Spycopter, dotés de caméras thermiques, pour compléter les 500 autres caméras de sécurité déjà installées au sol. Mais la traque des exilé·es qui sont des milliers à perdre la vie dans la Manche chaque année ne s’arrête pas à Calais : pour repérer les embarcations de fortune qui tentent la traversée, Thales fournit aussi à l’armée Britannique son drone Watchkeeper, construit en partenariat avec le vendeur d’armes israélien Elbit Systems, basé sur un modèle utilisé pour surveiller et bombarder les palestinien·nes à Gaza depuis l’opération Plomb Durci.
De la Manche à la Méditerranée, de la Malaisie à l’Australie, dans ses documents officiels en 2025, Thales affirme avoir vendu ses systèmes de contrôles des frontières dans plus de 23 pays.
Par l’intermédiaire de sa filiale Gemalto, Thales collabore également avec la milice raciste ICE qui traque les migrant·es aux États-Unis, rendue tristement célèbre par les meurtres de Renee Nicole Good et Alex Pretti en janvier 2026.
Lors du rachat de Gemalto en 2019, l’entreprise possédait plusieurs contrats avec le DHS (Department of Homeland Security), pour qui elle a notamment développé un système de correspondance des empreintes digitales pour sa base de données biométriques. Lancé en 2008 sous l’administration Obama avant d’être suspendu en novembre 2014, puis réactivé par l’administration Trump en 2017, le système dénommé IDENT contenait les profils biométriques d’au moins 268 millions de personnes et permettait lepartage automatisé des empreintes digitales entre les forces de l’ordre locales et l’ICE. En 2023, Gemalto a obtenu un contrat de sous-traitance pour soutenir le développement du nouveau système HART (Homeland Advanced Recognition Technology) de l’ICE, auquel IDENT a été intégré. HART doit collecter et analyser les images faciales, les profils ADN, les scans de l’iris, les empreintes digitales et les empreintes vocales de centaines de millions de personnes.
Si Thales est connu avant tout pour être un vendeur d’armes, ses activités purement militaires ne doivent pas nous faire oublier que le business de la « sécurité » participe lui aussi d’une même logique de guerre contre les peuples : les frontières, les prisons, la violence répressive font partie du même système, qui s’étend du contrôle meurtrier au conflit armé. Thales est bien l’un des engrenages et des profiteurs de ce système raciste, fasciste et colonial. Il est grand temps de débrancher ses intelligences artificielles mortifères et d’abattre les murs physiques comme numériques des forteresses sécuritaires.
Guerre à la répression, guerre aux frontières, guerre à Thales !
En janvier 2026, la coalition Guerre à la guerre a lancé une campagne d’action au long court contre le fabricant d’armes français Thales. Retrouvez toutes les ressources pour y participer (affiches, tracts, cartographie…)

